29 décembre 2008

SK# 243

Lorsque je suis arrivée ce matin, le bas ventre en vrac à cause de règles douloureuses, je pensais à elle justement. Ma responsable hiérarchique. J’adore ce mot, prononcé à la wanagain, on pourrait le confondre avec du vomi.
Je pensais donc qu’elle n’avait pas pris de vacances depuis des mois et que ça ne serait pas si mal si ce matin même, elle arrivait avec quelques heures de retard. Je me voyais déjà flâner tranquillement devant mon ordinateur à humer l’odeur de mon café et en lorgnant méchamment les boites de chocolats qui s’empilent sur le buffet.

Il fait encore sombre à mon bureau, l’espoir est fondé, elle ne viendra pas aujourd’hui. Infatigable intuition.

L’open space est presque vide. Je suis joie et bonheur. Il parait qu’ils en sont tous revenu, de l’Open space. Ils, se sont les entreprises qui pensaient qu’en supprimant les cloisons, on arriverait à communiquer d’avantages entre les services et qu’on éliminerait, par la même occasion, les clivages entre les patrons et les employés.

Ce qui se passe en réalité lorsque tu travailles à - je compte - quinze dans une surface d’environs cinquante mètre carrée, c’est que tu te mets vite à détester tout le monde. Tu peux parfaitement fliquer tes collègues, de ce qu’il mange à la cantine, ce qu’ils prévoient de faire ce soir, combien de temps il passe devant meetic ou facebook, et si son transit est défectueux. Les disputes entre collègues virent au règlement de compte général et on finit par détester celui qui parle plus fort que vous, celui qui a la sonnerie de téléphone la plus insupportable, ou celui qui est déjà là lorsque vous arrivez et qui reste lorsque vous partez.

Noël. Pas comme deux mille sept, l’œil humide sur le canapé. Cette année, j’ai osé la fraternité. Pour faire plaisir à ma mère, j’ai passé deux jours chez ma sœur, entourée des petits neveux, de l’oncle surdoué qui donne son avis sur tout et du père de mon beau frère, raciste et limité. Je me suis concentrée sur le plaisir qu’apporterai, toute proportion gardée, ma présence à ce dîner et ai éjecté l’égo-trip « la famille c’est de la merde, ils ne comprennent rien à ma vie ».
Ce n’est pas l’unique chèque de quarante euros qui m’a rendu mélancolique, mais bel et bien l’incroyable et cruelle impossibilité à communiquer qui plane sur ces sujets qui pendouillent sur les branches de mon arbre généalogique dont les racines introuvables blessent les descendants.

Assise dans la cuisine à tartiner des œufs de lompes sur du pain de mis en rondelle, ma sœur, à mes côtés, préfère disputer le petit Julien qui s’en fout partout, plutôt que de me demander comment va ma vie et combien elle est heureuse de me voir.
Cette pudeur me tord les tripes et je ne peux que combler le silence par un, « Elle est bien jolie ta nouvelle cuisine équipée. » alors qu’elle aurait dû entendre « Mais que nous est-il arrivé ? »

Je n’ai, du plus loin que remonte ma mémoire, aucun souvenir de tendresse entre mes parents et nous. Il nous fallait, pour une éducation parfaite, leur foutre la paix et éviter le plus possible de les emmerder avec nos questions en tout genre. Nous devions faire la vaisselle, ne pas mettre les coudes sur la table et nous coucher à dix neuf heures tous les soirs. Nous n’avions, pas de bombons, très peu de jeux et pas d’amis. L’imagination a donc été, une fuite indispensable à un quotidien stricte et glacial.
Pourtant, de cette époque quelque peu étrange, qui ne sera certainement pas la plus malheureuse puisque le pire restait à venir, j’ai pour souvenir une forte solidarité entre ma sœur et moi. Car lorsque les coups de martinet retentissaient sur nos peaux, nous nous arrangions toujours pour nous défendre l’une et l’autre, peut être elle, plus que moi d’ailleurs.

De ces années, nous n’avons jamais réellement rediscuté. Elle aura, contrairement à moi, voulu créer sa propre famille avec laquelle elle génèrera une harmonie plutôt saine et aimante ou les parents n’ont pas peur de prendre leurs enfants dans les bras.

Moi. Je ne suis pas libre de ça, restant hermétique à tout sentiment amoureux à mon égard, vécu le plus souvent comme une équation à deux inconnues, qui aura eu pour effet de briser toutes mes relations amoureuses.

14 décembre 2008

SK# 242



C'est la saison des bons sentiments. En tout genre, en toute circonstance.
Et lorsque ça devient une évidence, que les mots que l'on m'écrit, me susurre, me hurle font état d'amour, d'amitié, de reconnaissance, de doute, de douceur, de sensibilité et de justesse, je m'amuse à changer le sujet sur le moment, pour y revenir plus tard.

Dans la soirée, accroupie autour d'une petite table salie par les cendres et les culots de verres mouillés, j'ouvre la bouche au moment où tout le monde se tait pour dire qu'en amour l'un souffre et l'autre s'ennuie. Ça n'avait pas lieu d'être prononcé, on est vite passé à autre chose. Même si, durant toute ces heures de bavardage, à la lueur des bougies, il était un sujet récurant qui ne quittait pas le fond de nos conversations, détourné, diminué ou caché.
L'Amour.

Voilà bien ce qui nous amène à nous mouvoir d'une façon bien précise. Dans un inconscient collectif, par des gestes évidents comme totalement inappropriés tel qu'un rouge à lèvre parfait, une main dans la mèche, un pantalon ajusté, une belle paire de chaussure, une bouteille de vin, un travail parfait, un rendez vous, une danse, un sourire, une bonne note, un regard, une larme, un silence, un pardon, une inspiration profonde, le choix d'une musique, une main sur un genoux, reste à jamais le fruit d'un désir d'amour.

Le but inavoué étant de se faire aimer par le plus de personne possible. Toujours bien faire, impeccablement, irréprochablement, même si l'on clame haut et fort que l'on se fiche de ce que les gens peuvent bien penser de nous, il y a le poids d'une reconnaissance qui débute depuis que le cordon nous a été coupé.
L'important pour tout le monde, est de retrouver ce fil qui nous lie à l'autre. Responsable de la recherche toujours et à jamais infructueuse d'une fusion parfaite.


Photo:
Copyright Aurelie Fischler
"July"

03 décembre 2008

SK# 240



J’étais partie sur l’idée que la soirée de samedi serait un bordel monstre, dépourvue de structure concrète dès que l’on a appris qu’Anna ramènerait tous ses bons amis du fin fond de la planète underground. Oui c’était partie sur ça, que même avec un planning sur mesure, noté noir sur blanc, on n’arriverait jamais à caller tous les artistes dans les temps.

Puis. J’arrive devant le SC, la foule a déjà envahie la rue, je sens monter la tension des clubbers qui peinent sous la neige. Je m’en veux presque de ne pas les foutre dans mon sac. Fred me fait rentrer, il me dit d’avancer et que les autres me rejoindrons. Les escaliers me font peur, je les descends en douceur, l’air de « je maitrise ».

Dans les loges, c’est la bonne vibe. Dégagée de toute cette pression accumulée depuis des mois. Lorsque je sors des WC avec V. l’esprit totalement clair, les dents serrées, G. fraichement apparu-que même sur le moment, je me suis demandé comment il faisait pour toujours entrer dans nos loges alors qu’on ne fout jamais les pieds dans les siennes- m'assure qu’il n’y aucun conflit avec D. C'est un sujet récurant que j’entretiendrais un peu plus tard avec L., peinturé de toute part. Je confirme donc. Il n’y en a plus et ceux qui voudraient bien que ça continue ne sont plus là pour entretenir l’animosité. Il y a de la place pour tout le monde et ce soir, ce tout le monde, je l’aime.
Je l’aime bien aussi lorsqu’il me dit « Tu mêles l’intime et le professionnel ». L’heure du jugement une heure avant mon set. Je rétorque que « Non, tu te trompes », alors qu’en fait il a, sur le fond, probablement raison. Ca ne me rend pas plus heureuse, mais certainement plus honnête.

En backstage, certaines filles dansent, et d’autres sont collées au mur, fixant l'animation de la cabine. Y -qui venait d'arriver avec son staff- me dit « La dernière qui restera, ça sera toi ». Sur le moment je me demande ce qu’elle sous entend, plus tard, je comprends. La dernière, à trouver encore la motivation de faire des trucs. Des trucs pour les filles. July m’envoie un « Je t’aime » sur son texto de cinq heures du matin. Sur celui de quatorze heures elle m’en voudra de ne pas l’avoir vue de la soirée. Sur son msn du lendemain, elle me dira « C’était la dernière fois. »

Sur scène, avant Chloé, je passe des disques avec Rag. Aucun mot ne sort de nos bouches pendant près d’une heure. Une communication faite de gestes, de regards, d’index posés sur le pitch. Elle suit mon son, je suis le sien et on sait très bien ce qu’il est en train de se passer. Je me moque de l’image que je renvoie, j’oublie qui m’entoure. Le public forme un mur rassurant que je ne regarde pas souvent, l’important est l’enchainement, l’émotion d’un morceau que je connais par cœur, le petit papier que je calle pour que mon disque m’obéisse et ne glisse pas sur la feutrine. Bien qu'à porté de vue, c’est un moment où je disparais.

Le lendemain sur le facebook de la soirée, une fille aux allures de pas-y-toucher balance un texte enragé dans lequel elle mélange beaucoup de choses. Le face à face, rien de tel pour régler les conflits liés à une lesbo-frustration. Pourtant, à bien des reprises, dans un coin sombre de nos précédentes soirées, je me suis surprise à la voir sourire et s’amuser. Dans sa troublante analyse, elle remet en cause l’implication de notre lutte contre l’homophobie ou la transphobie, parce qu’un videur a une fois de plus fait des siennes. Une revendication désuète et complètement décentrée qui pourrait tout aussi bien nous condamner, à tord, de la mise à mort des bébés phoques du grand Nord Canadien.

Ca ne sera pas la première fois que quelqu’un se voit refuser l’entrée d’une boite de nuit, quelque que soit la soirée, quelque que soit sa sexualité. L’acte isolé de ce videur, contre notre volonté, remettrait-il en question tout le travail que nous accomplissons depuis des années -allant jusqu'à perdre nos amours et nos amitiés- Un travail quotidien et bénévole qui permet à des milliers de lesbiennes, dans un premier temps, de profiter de soirées avec une programmation de qualité dans un cadre relativement confortable.
A part anéantir ma motivation, son message n’avait rien de nouveau à m’apprendre.

Sur ce, cette mémorable soirée sera sans doute une des meilleures jamais faite. N'en déplaisent à certaines.


Photo :
Copyright Aurelie Fischler
« Rag et moi (ping-pong) aux platines »